Chère anglo en moi



Chère anglo en moi,

J’ai appris à te mépriser. Je voulais même t’extirper de mon être. Maintenant, je reconnais à quel point je t’ai blessée, et j’en suis désolée.

Toi, qui traines derrière moi, qui m’accompagnes à chaque appel médical, à l’hôpital, à l’épicerie, dans chaque échange banal se déroulant dans l’autre langue. Les gens ne soupçonneraient pas ta présence, en me regardant. C’est seulement quand je commence à parler, quand je trébuche à cause de toi, qu’ils me scrutent. Les mots tombent de ma bouche en chaos ; tu me poursuis tant, tu me poursuis trop. Pourquoi cette hantise ?

Pourquoi je n’arrive pas

à me départir

à me débarrasser

à me délivrer

de ton omniprésence qui enveloppe chacun de mes sons, chacune de mes intonations, imbibant tous mes mots de honte ?

Une fois la conversation entamée, les yeux de mes interlocuteurs commencent à se plisser, et le soupçon s’installe. Un silence de mort, des sourcils froncés, le temps que ça prend à la vérité pour s’incruster comme de la poussière qui salit tout. Ta présence confirmée par des regards perçants qui s’attardent, tentant de deviner quel spécimen exotique ils ont devant eux :

« D’où viens-tu?»

« Vous avez un accent, vous»

« T’es quoi toi, anglophone? »

Le marteau du juge qui s’abat sur la table. Toutes les portes se referment en claquant, le son retentissant dans mon cœur qui vient d’éclater. La honte totale. Honte qui s’étend à tout mon être, se manifestant en une couche de sueur me recouvrant en une rougeur qui envahit mon corps.

Je ne peux pas t’apprivoiser, toi, la bête sauvage. Tu m’invalides, tu m’enlèves quelque chose. Je ne m’appartiens pas à cause de toi.

Parfois j’opte pour le silence afin de me cacher de toi. Je veux fuir tous les regards désapprobateurs qui me renvoient leur dégoût ; moi, cet insecte épinglé – imprévu et désagréable. Oui, il s’avère moins douloureux de me censurer, de me minimiser, de me replier sur moi-même, pour passer inaperçue ; mieux, d’être acceptée.

Une acceptation tant espérée que je poursuis désespérément, que je désire internaliser afin de pouvoir exorciser ce qui me rend différente, de t’exorciser. Les choses horribles et destructrices que je t’ai chuchotées : je te promets, je t’effacerai, coûte que coûte. Je n’ai pas d’espace pour toi, ma chère entrave, car je ne peux pas vivre sans la langue de la province que j’habite sans me sentir déracinée ; une fleur sans soleil, sans eau. Je suis déboussolée sans cette langue ; incomplète, perdue.

Car elle aussi, c’est la langue de mes ancêtres. La langue de mes aïeux sur mes lèvres, les machinations laborieuses d’un héritage déjà présent dans mon corps. Mais tu me trahis, tu m’éloignes d’elle. Comment peut-elle s’épanouir en moi quand tu me déformes tant? Une réconciliation semblant impossible.

Aujourd’hui, malgré la douleur, malgré l’inconfort, j’accepte de rester dans cet espace d’écartement que j’occupe entre vous deux. Comment vous faire fusionner de façon à refléter qui je suis ? Comment faire rayonner toutes mes multitudes ? Comment m’épanouir au lieu de me réduire à une seule entité ? Je ne peux pas vivre avec seulement l’une d’entre vous, sans me sentir brisée, incomplète. Comment faire de cette brèche un avantage, sans disparaître entièrement dans cette crevasse ?

J’aspire à mener ma vie sans étiquette. Je cherche à exister ; à être, tout simplement, dans toute ma complexité. Chère anglo en moi, cela prendrait une vie entière, pour vous réconcilier, elle et toi. Comment le ferai-je? Pour l’instant, je n’ai pas de réponse, mais sans doute est-ce un périple que je ne peux entreprendre sans toi.

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    Valerie Amyot, ICF-Certified Professional Coach