Tâches Concrètes



Je crains pour elle. Elle, cette femme de taille moyenne, avec des cheveux blonds et des yeux bruns, qui habite en face de chez moi. Si tu l’apercevais, tu te serais certainement dit « c'est une femme banale ». C’est en tout cas ce que moi j’avais pensé à chaque fois que je la croisais à l’épicerie, elle, en sortant au moment où moi j’y entrais. Elle, quittant son appartement pour sortir les poubelles chaque jeudi; moi, épuisée et ayant oublié de le faire, qui suivais en sortant les miennes. Bref, je la voyais seulement ici et là, une personne à laquelle je ne m’intéressais pas car je n’avais ni le temps, ni l’énergie de le faire. Surmenée, j’observais très peu les gens à cette époque – il y avait toujours quelque chose à faire, un endroit où me rendre, et j’étais toujours en retard.

Tout a basculé après mon épuisement professionnel. Quand je n’étais pas allongée sur mon lit (ou très souvent sur le divan) pour reprendre des forces, seule et mourant d’ennui, je me promenais dans le quartier. C’est à partir de ce moment-là que je me suis rendu compte de sa présence. Elle marchait souvent elle aussi, toujours seule, et un jour on a commencé à se parler. Après les premières phrases de banalité, (qu’il faisait beau ce jour-là, qu’on était voisines depuis des années, etc.) on a abordé le sujet de nos vies personnelles. Je lui ai expliqué que j’étais en congé maladie depuis un bout de temps, que j’avais du mal à me reconnaitre maintenant que je ne travaillais plus. Ce qui m’a étonnée était sa façon de m’écouter, de me faire sentir que j’étais toujours une personne. Que j’avais encore de la valeur même si j’avais cru avoir perdu mon identité. Elle hochait la tête, elle souriait, elle me voyait vraiment telle que j’étais. C’était une période de chaos total dans ma vie. J’étais déboussolée, je ne peux pas le dire autrement. Par contre, grâce à ces moments passés à ses côtés, je ressentais sa bienveillance et sa douceur. Il y avait une aura de puissance qui émanait d’elle. Elle marchait lentement, elle n’était jamais pressée. J’avais tort – elle n’était pas une femme banale; elle était extraordinaire, tout simplement parce qu’elle s’inquiétait pour moi. Son sourire généreux et le temps qu’elle m’accordait m’ont sortie du trou noir dans lequel j’étais tombée.

Au bout d’un moment je ne l’ai plus croisée dans la rue. Elle habitait toujours en face de chez moi, mais elle ne sortait plus, même pour sortir les poubelles. Ainsi, j’ai développé l’habitude de jeter un coup d’œil par la fenêtre, désespérée de l’apercevoir. De temps en temps j’avais de la chance. Parfois elle s’installait devant la fenêtre donnant sur la rue, une expression tantôt préoccupée sur le visage, comme une crainte dévorante et terrorisante qui l’aurait obsédée; tantôt vidée, dépourvue de sens, comme si elle avait les yeux ouverts mais sans la capacité de voir. Comme si l’étincelle de vie s’était éteinte au fond d’elle. Comme si elle était devenue chair et os. Comme si un poids s’était posé sur sa poitrine, un monstre agenouillé sur son cœur.

Je crains pour elle. Mais je ne sais pas quoi faire. Je commence à reprendre des forces, et je pense que c’est grâce au soutien qu’elle m’a donné. Je viens de retourner au travail et mes journées sont remplies de tâches concrètes, tangibles et familières : un courriel urgent auquel je dois répondre, une réunion qui s’est ajoutée à la dernière minute. Tout comme avant, le temps file et je suis étonnée de lever les yeux de mon ordinateur pour me rendre compte qu’il fait déjà nuit. Je ferme les rideaux comme un robot, mon corps ayant déjà mémorisé toutes les démarches machinalement, sans en être consciente.

Je crains pour elle quand son image surgit parfois dans mon esprit, mais je l’oublie très facilement, comme un fantôme disparaissant derrière mes listes de vérification, en-dessous des rapports que je dois rédiger. Maintenant elle n’est plus là, et la seule chose qui reste est le trou immense que ma négligence a creusé tout au fond de mon cœur.

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    Valerie Amyot, ICF-Certified Professional Coach